|
VIRTUELLE HUMANITÉ
La toile est suspectée de tout, sauf d'humanité. Pourtant, au travers de ses
multiples fenêtres, se créent des dialogues, des conversations, des amitiés et des
amours. Au fil des mots, les personnalités se dessinent, très nettes, plus véritables
peut-être qu'elles ne le sont dans le monde réel. Débarrassés des signes
conventionnels érigés dans les rapports sociaux, débarrassés des armes de séduction
usuelles, les mots prennent de l'ampleur et résonnent plus hauts et plus forts. A
l'encontre des relations épistolaires où l'on pense, où l'on résonne, où l'on se
dissimule, il existe dans les mails une spontanéité révélatrice. Le langage se
décline en code binaire. Des questions primordiales qui appellent des réponses claires
et fortes. Oui et non reprennent une valeur forte et ferme.
On mail comme on pense, comme on est, plus que comme on se voudrait être. Et au fil
des messages, on se cerne, on s'apprécie ou on se déteste. Même un proche se révèle
différent dans ses mails, simplement parce qu'il y exprime avec un minimum d'artifices
une part de lui-même.
De la même façons, un ami découvert sur chat au bout du monde devient un familier,
et chacun de ses mails est un plaisir bien humain. Dans ce monde mathématique, on apprend
à se connaître. Les extrêmes se rapprochent. On s'échange des photos. On s'interroge,
préservant avec une pudeur réinventée les sujets que l'on juge secondaires.
Une nouvelle façon de s'apprivoiser est née. Elle est sûrement plus humaine et
profonde que certaines relations, qu'elles soient professionnelles ou de comptoir.
Comme dans la vie, c'est l'absence qui est inhumaine. Un jour, on apprend qu'une
relation virtuelle a disparu.
René, que ses proches ont accompagné samedi, 36 ans, Louise, décédée dans un
accident à 28 ans à Johannesburg, une liste trop longue de forces vives qui
disparaissent de l'écran. Qui s'éclipsent de la vie. On se met à regretter de ne jamais
avoir rencontré ces amis lointains, et pourtant si proches. De ne jamais avoir connus
plus que leurs mots, leurs voix, parfois leurs visages. Disparaître de l'écran,
disparaître de la vie, c'est toujours trop vite.
Seule l'absence est inhumaine.
Corinne Bruno
echo@le-village.com
Réagir |